NOS CONVICTIONS
Il n’est pas
possible d’oublier ces pays, où la mort que l’homme
inflige à l’homme, n’est pas inscrite dans la
criminalité ordinaire mais dans une
pseudo-légalité.
Il n’est pas possible d’oublier que la
torture continue d’être une terrible actualité et
que la combattre nécessite une conscience toujours
renouvelée.
Il est bien évident que lorsque les
tortionnaires auront la crainte permanente d’être
poursuivis pour les actes de tortures qu’ils ont
infligés, ils réfléchiront à deux fois.
TÉMOIGNAGES ET MÉMOIRE
Témoigner
pour dénoncer l’horreur, témoigner pour ceux qui
n’ont pas pu revenir, pour ceux qui subissent encore dans le
silence, témoigner pour dire : plus jamais ça.
On oublie jamais, parfois on met en lisière,
on refoule pour pouvoir continuer à vivre. Pour tout simplement
respirer.
Pour les victimes d’un traumatisme
extrême, les évènements gardent une netteté
indélébile.
La mémoire figée et fixée
à cette période de leur existence est capable de
restituer les moindres détails : visages, dates, noms, odeurs,
sons…
Comme si la vie s’était
arrêtée là, l’expérience de
l’horreur submergeant tout autre vécu, antérieur ou
postérieur.
La désignation de victime, devient un point
de repère qui donne sens à la souffrance. Après
avoir été maltraité, humilié au plus intime
de son être, elle introduit pour lui la possibilité
d’une image supportable de soi-même.
La torture ne se résume jamais au fait
d’infliger de la douleur sur un corps. L’être dans sa
complexité, son intimité est ciblé, atteint. Tout
est généralement fait pour que les traces
(hématomes, plaies, œdèmes…) soient
résorbées avant que les victimes soient
relâchées. Alors, les déceler longtemps
voire des années après est impossible.
L’UNIVERSALITE DE L’ŒUVRE
Cette pièce
ne se réfère pas seulement à une dictature latino
américaine, mais à l’exploitation de l’homme
par l’homme.
L’inconfessable dit Maurice Blanchot,
n’est pas ce que l’on confesse ; il n’y a pas de
confidences qui le révèlent, ni à soi-même,
ni à l’être aimé, ni au thérapeute.
L’inconfessable se met en évidence quand quelque chose de
pressant et de péremptoire le fait advenir.
C’est chaque instant que les victimes luttent
contre le silence qui les étreint, contre la peur et la honte
qui les poursuivent, contre l’entreprise de destruction qui a
tenté ou tente encore de les écraser. Et cet
Inconfessable, comme dit Maurice Blanchot se met en évidence.
TOUJOURS SURVIVRE
Devoir vivre avec ce
qui a été intentionnellement infligé c’est
peut-être le sens du dernier tableau de la pièce et
annoncé par Paulina Solas dans la scène 1 de l’acte
2.
PAULINA :
Et on le rencontrerait au concert, au
spectacle, on lui sourirait et lui, il nous présenterait sa
femme et on se serrerait la main et on parlerait de la pluie et du beau
temps…
GERARDO :
Inutile de lui sourire, mais c’est de ça qu’il s’agit. Recommencer à vivre, oui.
LES PERSONNAGES
PAULINA SOLAS
– Tu me demandes d’… Elle ne peut pas prononcer le mot : oublier.
Ça fait quinze ans qu’elle ne fait rien de sa vie, quinze ans qu’elle se mure dans le silence.
C’est lui, elle reconnaît son odeur, sa peau…
Elle veut qu’il confesse :
– Je veux qu’il confesse ce qu’il
a fait, pas juste à moi, à tout le monde…Et
après qu’il signe et je garderais la copie pour
toujours… avec tous les noms, les détails…
c’est ça que je veux.
Afin que son statut de victime la réhabilite à ses yeux et à ceux des autres.
Le poème de Charlotte Delbo pourrait la définir :
« Mon cœur a perdu sa peine
Il a perdu sa raison de battre
Et je suis là devant la vie
Comme devant une robe
Qu’on ne peut plus mettre. »
GERARDO ESCOBAR :
Il a les réactions de ceux qui n’ont jamais connu « ça ».
Incrédulité, surdité, culpabilité qui ont poussé Paulina Solas au silence.
Extérieur à sa souffrance car elle
lui fait peur et le dérange. À cause d’elle il
pourrait perdre son statut social, perdre pied.
IL essaie de rationaliser, tempérer.
Il veut vivre et tirer un trait…
ROBERTO MIRANDA :
Habile manipulateur, machiavélique,
politicien averti, capable de déstabiliser et de faire croire
à son innocence.
MISE EN SCÈNE
C’est une
joute, un thriller psychologique qui relève de la gestion de
l’émotion et de la perspicacité intellectuelle plus
que de l’hystérie collective.
Un travail sur le rythme, les silences et les
non-dits pour créer un climat de peur qui transpire. Une
atmosphère de suspicion, où la menace
pénètre dans les espaces privés (modification de
la personnalité liée aux souffrances aiguës).
Un décor qui s’inspire de
quelque part en Amérique latine avec la musique
proche du tango argentin où la violence érotisée
des corps est suggérée (Éros et Thanatos dansent).
La lumière a pour ambition de souligner
l’atmosphère accablante afin que l’on ait soif de
liberté et de démocratie.
LES NAUFRAGÉS DU SYSTÈME
Montrer, dans la scène finale, le non retour possible face aux traumatismes extrêmes
(l’anéantissement de Paulina Solas qui
la conduit au vide, à l’anesthésie psychique
pour continuer à respirer), la complicité et la
pression d’une société silencieuse et
ignorante qui laisse faire ces évènements.